mercredi 7 octobre 2009

Luna

Vitre. Un des premiers mots que j'ai appris en espagnol. Il faut dire que la fâcheuse tendance des chauffeurs de taxi à rouler en toute saison avec les vitres ouvertes vous oblige très vite à maîtriser une phrase du type: "Pouvez-vous fermer la vitre s'il vous plaît?". Les linguistes admettront que cela n'est pas si simple que ça semble et qu'une telle phrase recèle en fait d'apprentissages lexicaux, morpho-syntaxiques et pragmatiques de haute volée. Essayez avec le polonais ou le bosniaque par exemple.

Si j'y repense c'est parce que j'ai davantage pris le taxi ces derniers jours et je balance dorénavant ma phrase comme une routine tout en fermant machinalement la sécurité des portières.

Si j'y repense aujourd'hui c'est parce que maintenant je sais que c'est également un très beau prénom, de ceux que les Péruviens n'utilisent plus et qu'avec La Reine nous nous défendons de vouloir utiliser un jour.

Si j'y repense c'est aussi que je vais bientôt revoir la lune, la vraie, avec les étoiles et le ciel. On quitte Lima pour quelques jours. A ce qu'il paraît on peut observer une grosse boule de feu dans le ciel à Trujillo et nous sommes curieux de cet étrange phénomène astronomique qui ne se manifeste plus ici depuis 6 mois.

Si j'y repense c'est parce qu'en ce moment Objectif lune est devenu la dernière obsession tintinophile de Ze King.

Si j'y repense c'est parce que depuis un beau jour à Côme, Le Cantique des Créatures, San Francesco et Mirò m'ont fait ressentir une émotion étrange malgré mon incompétence ontologique pour la foi. Ou peut-être à cause d'elle.

Et puis sinon, j'ai toujours été un peu dans la lune, un espace comode qui permet de voyager à moindre frais.

Laudato sii, o mio Signore,
per tutte le creature,
specialmente per messer Frate Sole,
il quale porta il giorno che ci illumina
ed esso è bello e raggiante con grande splendore:
di te, Altissimo, porta significazione.

Laudato sii, o mio Signore,
per sora Luna e le Stelle:
in cielo le hai formate
limpide, belle e preziose.



Laudato sii, o mio Signore, per frate Vento e
per l'Aria, le Nuvole, il Cielo sereno ed ogni tempo
per il quale alle tue creature dai sostentamento.

Laudato sii, o mio Signore, per sora Acqua,
la quale è molto utile, umile, preziosa e casta.



Laudato sii, o mio Signore, per frate Fuoco,
con il quale ci illumini la notte:
ed esso è robusto, bello, forte e giocondo.

Laudato sii, o mio Signore, per nostra Madre Terra,
la quale ci sostenta e governa e
produce diversi frutti con coloriti fiori ed erba.

vendredi 25 septembre 2009

Nombre

Nom en général ou prénom plus spécifiquement. A ne pas confondre avec nombre qui se dit numero. Même si au Pérou les prénoms sont parfois un sacré spectacle. La législation est plutôt permissive en la matière, ce qui associé à l’ignorance vous autorise à appeler votre enfant Caracas ou Hitler. Bien sûr ces exemples sont rares et sortent sur la presse, faisant marrer tout le monde au lieu de s’interroger sur une éventuelle réforme sur le sujet.

Si la tradition espagnole et quechua regorgent de prénoms plutôt mignons, les choix parentaux semblent cependant s’orienter vers des options plus exotiques et euphoniques caractérisées par une propension notable à la déformation orthographique. Toutes sortes de variantes s’affichent à l’arrière des taxis et des combis en de touchantes dédicaces des chauffeurs à leur progéniture et les longs embouteillages matinaux me donnent l’occasion de curieuses découvertes phonologiques.

Plusieurs tendances existent mais celle américaine semble attirer le plus de suffrages. Voici, à titre d’exemples quelques idées qui pourraient se révéler précieuses pour des parents désemparés : Jackline , Estephanny , Jhon, Emilith, Perl, Kiara. Le courant messianique est également assez bien représenté. Lointain rayonnement de son aura, Jean Paul II aura ainsi légué une génération de Jean au Pérou. Curieusement ce prénom y est rarement transcrit sous cette forme mais avec d’innombrables variantes qui comportent toutes la curieuse exigence du H comme trace, sans doute, d’un supplément de grâce attaché à sa provenance céleste: Jhean, Jeanh. Parfois cela culmine en l’apothéose d’un Jhean Paulo mêlant sans scrupule langues, sons, immanence et transcendance.

Depuis quelques temps une préoccupation me trotte dans la tête. Partout où nous allons des femmes s’approchent de Principessa, caressent ses cheveux, émerveillées, et demandent comment elle s’appelle. Elles font répéter plusieurs fois, puis se le répètent pour elles-mêmes. Au début je trouvais ça touchant, maintenant je commence à me demander si nous ne sommes pas en train de laisser partout dans les Andes les traces d’un étrange prénom aux graphies improbables, qui trônera bientôt à l’arrière des taxis, attirant le regard curieux d’un touriste de passage.

vendredi 11 septembre 2009

VRAE

Valle de los rios Apúrimac y Ene. On utilise peu de sigles au Pérou, les surnoms y sont beaucoup plus fréquents pour désigner aussi bien les personnes, les lieux que les administrations. Pourtant celui-ci est un des rares qui occupe en permanence les débats politiques et journalistiques ces derniers temps. C’est que pour une fois le Pérou est premier. Toutes les statistiques et études internationales viennent en effet de consacrer le Pérou comme premier producteur mondial de cocaïne. La lutte est serrée avec la Colombie qui conserve le titre de premier exportateur mondial, mais de peu, et vu l’inertie politique locale il y a fort à parier que le Pérou remportera cette nouvelle couronne la saison prochaine.

Cette victoire, le Pérou la doit essentiellement à une région difficile d’accès dans la sierra centrale, sur le versant amazonien : la Valle de los rios Apúrimac y Ene précisément qui a su en quelques années devenir la région du monde avec la plus forte production de feuille de coca par Km2. Il faut tout de même avouer que cette zone n’a pas eu a faire trop d’efforts, elle cumulait scandaleusement tous les avantages : climat parfait pour la culture de la coca, isolement géographique, abandon total des pouvoirs publics, abri des derniers senderistes, taux de pauvreté et d’analphabétisme record et désintérêt général pour le destin de ses habitants. Avec autant de facilités, triompher n'a aucun mérite vraiment. Ainsi, pendant que les Américains concentraient tous leurs efforts en Colombie, le VRAE travaillait avec discrétion pour porter enfin le Pérou sous le feu des projecteurs, à la place qu’il mérite de l’avis de tous ses dirigeants: la première. Sauf que maintenant qu’ils sont premiers, ils ne sont plus contents du résultat les dirigeants, faudrait quand même savoir ce qu’ils veulent.

Education, cultures alternatives, militarisation, pacte éthique, les mots virevoltent mais personne ne sait vraiment quoi faire pour endiguer le phénomène. La zone échappe complètement au contrôle de l’état, elle est devenue le repère de ceux qu’on appellent ici les narco-terroristes, anciens de Sendero Luminoso reconvertis dans le trafic juteux de drogue avec un vague idéal marxiste pour couverture. La région est sous leur contrôle, mafias colombiennes y mexicaines y font leur marché, on hésite à déplier l’armée pour ne pas réveiller les démons des années 80 et le spectre d’une radicalisation de la violence "à la mexicaine" terrifie tout le monde. Le mot conflit est tabou, pourtant plus de 50 militaires et policiers y sont morts en un an et un hélicoptère y a été abattu ces derniers jours.

Bien sûr le Pérou n’est pas la Colombie et la chronique de Lima n’a rien à voir avec celle de Ciudad Juarez ; comme toujours, la capitale est bien loin de tout ça mais il n’en reste pas moins que le VRAE a fait accéder le Pérou à la notoriété internationale et pour une fois, personne n’en est fier.

Heureusement la semaine dernière une nouvelle victoire est venue redorer le blason du pays : le Pérou est en tête du classement mondial pour la falsification des dollars américains.

dimanche 6 septembre 2009

Le Major

Un an que j’ai commencé ce blog, et l’idée, c’est le Major qui me l’a donnée. La première fois que j’ai rencontré le Major nous étions à l’ombre de grands pins dans le parc d’une villa romaine. La ville éternelle s’étendait autour de nous, la coupole de Saint Pierre resplendissait derrière la haie mais insouciant de ce cadre pourtant si vénérable un de nos futurs collègues débitait des blagues salaces en rafale, la bouche pleine de petits fours. Entre l’écoute d’une blague et l’autre nous allions découvrir que nous étions tous deux originaire de la même région reculée de France. L’Ardèche est ainsi faite que fatalement il connaissait l’un de mes cousins et je connaissais certains de ses anciens camarades de classe.
Pourtant au fil des mois ce ne fut pas cette origine commune et qui nous avait conduits si loin qui nous rapprocha, plutôt une même approche tout à la fois désinvolte et consciencieuse de notre mission professionnelle - conception dont nous allions très vite découvrir qu’elle était partagée en commun avec deux autres collègues GéoBoun et aKa - un goût prononcé pour le football (je parle des matchs, non du sport), partagé en commun avec les mêmes et une passion pour la vie errante. A l’heure où je vous parle j’aurais d’ailleurs bien du mal à vous dire où il se trouve. Suivre ses déplacements sur la carte du monde revient à faire une longue liste de villes prestigieuses, un peu comme font les marques de luxe : Rome, Dublin, Séville, Le Cheylard, Los Angeles, Varsovie …
Depuis les buffets continuent de se succéder à l’ombre des grands pins mais seul aKa en profite encore. Dernièrement le Major a repris ses valises, ça n’a pas l’air de l’inquiéter, où qu’il aille, pourvu qu’il y ait un pub avec écran géant et Madame Red à ses côtés, cela lui suffit pour sourire comme un enfant,même si parfois, suivant les résultats d'un match, il peut aussi être très en colère. Jusqu’à la pinte successive.

dimanche 30 août 2009

Salade de fruits

Depuis notre arrivée à Lima un certain nombre de fruits et légumes jusqu’ici inconnus ou exotiques sont devenus des incontournables de nos repas. Chaque matin je mesure le chemin parcouru quand je discute comme un maraîcher avec ma marchande de fruits favorite. Nous avons tous développé des dépendances plus ou moins sérieuses et faire le réapprovisionnement quotidien revient à ne rien oublier des préférences de chacun. Dans mon cas le problème se situe au niveau de la palta (soit l’avocat). Au début ça a commencé par un de temps en temps, puis je suis vite passé à un par jour, actuellement cette dose me suffit à peine et de plus en plus souvent il m’en faut 2 par déjeuner pour être satisfait. Malheur à moi si j’oublie une chirimoya (soit l’anone) car La Reine ne me le pardonnerait pas. Il s’agit d’un fruit dont la description n’est pas aisée, mais dont la découverte ne laisse personne indifférent. La définition la plus juste revient sans doute à une copine, Laurence : « c’est le fruit qui ressemble le plus à un bonbon ». Principessa, elle, carbure au platano (soit la banane). Rien à voir avec celles qu’on peut manger en Europe, il en existe ici pour tous les goûts, petites, grandes, vertes… et Principessa se plaît à toutes les essayer. Quant à Ze King, il a un penchant avéré pour la granadilla (soit la granadilla), sorte de fruit de la passion qui se présente comme une boule de Noël orangée et qu’il faut décortiquer pour croquer les pépins pleins de saveur, ce qui satisfait pleinement son plaisir animal à manger avec les mains et sans égard pour les règles élémentaires de la table.



Bien sûr il y a aussi ceux qui mettent tout le monde d’accord, le mango (soit la mangue) et la piña (soit l’ananas) rentrent dans cette catégorie, tout comme la maracuyá (soit la maracuya) qui sert à préparer les meilleurs jus de fruits du monde. Et puis il y a aussi les mal-aimés, on y a mis de la bonne volonté mais rien à faire avec la papaya (soit la papaye).



A l’occasion de notre séjour européen pour Noël, Ze King était tout heureux de détailler, sous l’œil médusé des clients qui semblaient s’interroger sur l’identité de cet enfant, le pauvre panier de fruits exotiques exposé pour les fêtes au rayon fruits et légumes du Auchan familial. J’ai eu un peu de mal a lui expliquer que les tarifs n’étaient pas tout à fait les mêmes et je n’ai pas voulu lui rappeler qu’un jour il n’y aurait plus de mango ni de granadilla pour le repas.




mercredi 19 août 2009

L'ivresse des cimes

Le sang tape dans mes tempes, de vagues nausées tournoient dans mon estomac, chaque pas coûte un essoufflement asphyxiant et mon cœur semble prêt à exploser, nul répit cette nuit, je sais déjà que je ne trouverai pas le sommeil, c’est toujours comme ça que ça se passe pour moi quand j’arrive brusquement en altitude, soit au-dessus de 3.500 mètres. La Reine fait la même tête que moi en descendant de la voiture qui semble être devenue l’instant d’un trajet un avion : passage du niveau de la mer à 4.200 mètres d’altitude en 2 heures de route, on risquait pas d’encaisser de G vu le pourcentage de la pente mais un bataillon de globules rouges en renfort ne serait pas de trop pour faire à nouveau circuler l’oxygène à suffisance. Heureusement les enfants s’adaptent plus vite paraît-il, en tous cas cette fois-ci ils n’ont pas vomi, c’est bon signe. Après 7 heures de voiture Ze King entreprend de se défouler par quelques courses vite interrompues, le malheureux s’assoie hoquetant, les jambes coupées nettes, consterné par son incapacité à gambader. On a beau avoir lu Frison-Roche, tant qu’on en a pas fait l’expérience une fois on n’a guère idée de ce que peut signifier cette sensation désagréable qui s’atténue en général après un jour, lorsque l’organisme est acclimaté. Les employés de l’hôtel blablatent en quechua et doivent doucement rigoler devant ce gringo qui fait trois fois leur taille mais qui tient à peine debout et résulte incapable de porter son sac de voyage. Quelques litres de mate de coca plus tard on a retrouvé des couleurs et on peut finalement lever les yeux sur le paysage autour de Huaraz: la Cordillère blanche, le massif montagneux austral le plus élevé, s’enflamme sous les couleurs du coucher de soleil, de quoi couper le souffle si jamais on en avait encore en réserve. Les cimes miroitent là-haut entre 6.000 et 7.000 mètres d’altitude et je repense à mes vacances d’enfance dans les Alpes, lorsqu’une randonnée à 3.000 constituait le clou du séjour.





Passés les malaises initiaux, il suffit par contre de quelques jours à ces hauteurs pour se sentir fin prêt à battre le record de l’heure, on déborde d’énergie même si la moindre petite balade fait tout de suite prendre la mesure de ses limites physiques. Une fois acclimatés, on se décide pour un pique-nique en solitaire et sans oxygène à 4.600 mètres, en face d’un glacier comme on en voit d’habitude sur les cartes postales. Notre carro nous conduit avec peine jusqu’à un sentier qu’il faut parcourir pour mériter le luxe de la vue sur le glacier, il crache, fume, hoquète autant que nous pour les derniers mètres d’ascension. Là-haut quelques Belges traînent à la recherche d’un hypothétique refuge pour passer la nuit, on leur propose de les raccompagner mais ils déclinent l’offre, préférant sans doute dormir à l’abri d’une roche par des températures polaires, c’est vrai que la montagne est belle, mais il y a des limites je trouve. Soudain un bruit attire notre attention, un moteur semble se rapprocher et nous voyons apparaître au détour d’un virage un combi, on se croirait l’espace d’un instant dans les rues de Lima, sauf que nous sommes sur une route de montagne escarpée, loin de tout ce qui ressemble à une ville…Il se rapproche, à l’intérieur des campesinos au visage impassible, en route pour je ne sais où. Il passe devant nous, je remarque les pneus lisses; le chargement cubiste brinquebale sur le toit pendant que le moteur patine un peu à la sortie du virage mais il continue sa route, sautillant sur les cailloux. Je demande à un gardien de la Réserve naturelle qui assiste sans broncher à la scène où se rend ce véhicule, « par-là » m’indique-t-il en désignant vaguement de la main des cimes enneigées qui émergent à travers de sombres nuages. Devant mon étonnement il précise qu’il y a un col à 5.000 qui permet de descendre sur l’autre vallée. Ou vers la mort je me surprends à penser, car il ne passe pas un jour ici sans qu’un transport en commun ne finisse au fond d’un précipice tuant une dizaine de passagers à chaque fois.





Celui-là est bien arrivé, j’ai vérifié le lendemain dans le journal, c’est notre carro en revanche, normalement taillé pour ce genre de trajets, qui nous a laissés en rade sur la route du retour à Lima. Par chance, on se trouvait à une dizaine de kilomètres d’un pueblo où on a pu faire une réparation de fortune, mais il a fallu rouler doucement, et même les combis nous doublaient et filaient sans problème vers les cols...


mardi 4 août 2009

Vacaciones

Vacances. C'est la mode du moment. Tout le monde en prend, alors ce n'est pas parce que je ne travaille pas que je devrais me priver pour autant, non?